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Lundi 13 novembre 2006

Texte adressé par Eric Chauvet

Aldous Huxley, « le monde en passant » (1925) chapitre « l'Amérique »
(Chicago).

(.) Examinons de près 1'annonce de M. Kalbsfleisch (que l'auteur viens de
lire dans un magazine) et cherchons dans quelle direction les critères ont
été faussés et par quels procédés.

L'hypothèse démocratique, dans sa forme extrême et la plus populaire, est
que tous les hommes sont égaux et que je vaux tout juste autant que vous.
Ceci est si manifestement inexact qu'il a fallu inventer un système de
trompe-1'ceil extrêmement compliqué pour que des êtres humains pourvus d'une
dose normale de bon sens puissent 1'admettre. Nulle part on n'a porté ce
système de trompe-1'ceil aussi loin qu'en Amérique. Prenez le cas de M.
Kalbsfleisch : c'est un entrepreneur de pompes funèbres. Le commerce qu'il
exerce n'a jamais bénéficié d'une grande considération, car, tout nécessaire
qu'il soit, on ne saurait dire qu'il fasse appel a des qualités hautement
intellectuelles ou morales.

M. Kalbsfleisch et ses collègues ont eu péniblement conscience du manque de
considération que leur accorde 1'humanite. En bons démocrates, ils insistent
pour être mis sur un pied d'égalité avec les gens les plus considérés. Pour
commencer, ils changent le nom de leur commerce. Le mot « pompes funèbres »
est déprécié. Ils inventent alors un nouveau terme et s'intitulent
«morticiens». Morticiens rime avec des mots extrêmement respectables tels
que physicien, mathématicien, académicien, politicien - sans parler de
Titien. Qu'est-ce qu'un nom? C'est beaucoup. D'entrepre­neurs de pompes
funèbres et de simples commerçants, les morticiens sont devenus artistes et
membres d'une profession quasi savante.

Ayant retouché leur nom, les morticiens s'occupent de rehaus­ser et de
magnifier leur vocation, ce qu'ils font d'une façon très simple, mais
éminemment efficace, en insistant sur le Service qu'ils rendent à
1'Humanite.

La notion de Service est fondamentale dans le christianisme. Jésus et ses
grands disciples ont proclamé l'importance spirituelle du Service et ont
exhorté les hommes et les femmes a être les serviteurs de leurs frères. Les
morticiens et, avec eux, tous les hommes d'affaires d'Amérique, ont pour le
Service un enthou­siasme aussi chaleureux qu'en eurent jamais saint François
ou son divin Maître. Seulement, les activités qu'ils désignent par le mot
« Service » se trouvent être légèrement différentes de celles que le
fondateur du christianisme désignait du même nom. Pour Jésus et saint
François, Service sous-entendait : sacrifice de soi, abnégation, humilité.
Pour les morticiens et les autres hommes d'affaires d'Amérique, Service veut
dire autre chose : cela veut dire faire et réussir des affaires profitables
avec tout juste 1'honnêteté  suffi­sante pour échapper à la prison.

Les Hommes d'Affaires Améri­cains parlent comme saint François; Mais il est
difficile de distinguer leurs activités de celles des marchands que Jésus
chassa du Temple.

Les marchands protesteront sans doute, prétendant servir I'humanité aussi
bien, sinon mieux, que leur agresseur : « Nous faisons, ont-ils sans doute
soutenu, une chose utile et nécessaire. La société nous juge
indispensables. » C'est avec ce même argu­ment - qu'ils font, et bien,
quelque chose de nécessaire - que les hommes d'affaires américains
prétendent rendre un Service, et un Service de première importance. Ils
négligent ce fait historique capital que tout ce qui compte dans la vie,
tout ce qui contribue à la civilisation et au progrès, c'est précisément ce
qui n'est pas nécessaire. Toutes les recherches scientifiques, l'art, la
religion ne sont (par comparaison avec la fabrication des cercueils ou des
produits alimentaires) d'aucune nécessité. Mais si nous ne nous étions
attaches qu'au nécessaire, nous serions encore des singes. D'après n'importe
quel véritable critère de valeur, ce qui est inutile, et les inutiles qui
s'en occupent, sont beaucoup plus importants que le nécessaire et les gens
nécessaires. En mettant sur le même plan le nécessaire et l'inutile, 1'homme
d'Affaires américain a faussé 1'echelle des valeurs. Le Service que rend un
morticiens ou un agent immobilier finit par être considérés comme
l'équivalent du service que rend un artiste ou un savant. Babbit peut
maintenant croire honnêtement que lui et ses pareils font autant pour l'
humanité qu'un Pasteur ou un Isaac Newton. Kalbsfleisch, parmi ses coffres
de soie capitonnés sait qu'il vaut autant que Beethoven. Un agent de change
chanceux, certain que les Affaires sont une religion, après avoir spéculé
sur le change toute la journée, rentre chez lui aussi vertueusement
satisfait que doit l'avoir été Bouddha quand il renonça au monde et eut sa
grande révélation.

Partout, dans tous les temps, 1'immense majorité des êtres humains a été
formée de Babbits et de paysans. Ils sont indispensables; ce qui est
nécessaire doit être fait. Mais jamais, avant notre époque, et nulle part,
sauf en Amérique, les majorités nécessaires ne se sont crues les égales des
minorités qui ne le sont pas. En Europe, 1'ancienne échelle des valeurs
existe encore, le fantôme tout au moins de la vieille hiérarchique demeure.
Même si le riche parvenu méprise l'homme de science à cause de sa pauvreté,
il éprouve quelque humilité en face de son savoir, de son intelligence
supérieure, de son désintéressement. La technique du trompe-1'oil, grâce à
laquelle le métier d'un agent de change qui réussit peut paraître une
occupation aussi estimable, aussi noble, que la recherche scientifique ou la
création artistique, n'a pas encore été perfectionnée en Europe; elle est à
peine inventée. Il y a beaucoup de gens, il est vrai, qui voudraient la voir
importer, toute faite, de 1'autre coté de I'Atlantique. J'espère, et même
avec une certaine confiance, qu'ils seront invariablement déçus.

En attendant, à l'Ouest de I'Atlantique, la falsification progres­sive des
valeurs se poursuit régulièrement. Voici à peu prêt ou ils en sont : on
attache un grand prix à des choses et à des gens qui en avaient eu jusqu'ici
assez peu. Mais dans certaines parties des Etats-Unis, les innombrables
hommes nécessaires se disposent à faire un pas de plus. Non contents de
s'attribuer à eux-mêmes la plus haute valeur possible, ils commencent à
denier toute valeur aux rares hommes non nécessaires ; la majorité a des
droits souverains. Ce qu'on tenait pour supérieur est déprécié.  Les
qualités mentales et morales, les occupations et les amusements du plus
grand nombre sont considérés comme les meilleurs, les seuls tolérables ; les
qualités et les occupations de la minorité sont condamnées. La stupidité, la
crédulité, les affaires sont d'un prix inestimable. L'intelligence,
l'indépendance, I'activité désintéressée - jadis admirées-sont en train de
devenir des choses mauvaises, qu'il faut détruire. Dans le Tennessee, et
quelques provinces lointaines, la croisade contre elles a déjà commencé.
Reste à savoir si cette nouvelle perversion des valeurs s'entendra au reste
du continent. (..)

Par Eric Chauvet - Publié dans : Articles Divers
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